Les hommes tombent de la Lune

Crédit : Aurélien Hatt

« SAINT-MERRI » voit le jour en septembre 2015, composée par Gaspar Claus, arrangée par Cyrille Choupas et René Arnault.

"Sous la plume de Lyson les notes de musiques se révèlent être des bulles de plaisir, l’archet un instrument à caresses, l’instrument un corps vibrant et l’église un temple voué au culte de l’emphase. Lyson engendre un poème épique, un tourbillon de mots qui s’élèvent vers l’infini du désir humain. La rencontre avec Cyrille Choupas et René Arnault, pour deux des trois titres de ce texte-récital m’a mené dans de retranchements créatifs que je ne soupçonnais pas chez moi. A nous quatre, sous la houlette de la petite grande voix de Lyson, je pense que nous réussissons l’espace de quelques mots, le temps de quelques sons, à retourner une église toute entière." G.C.

"En me plaçant dans cet exercice d’improvisation, Gaspar m’a permis de trouver une musicalité textuelle, l’écoute, l’instinct." L.L

SAINT-MERRI

1

 

Dans une porcelaine au contour métallique, un pinceau aux poils argentés circule dans la mousse. L’homme se revoit petit garçon, le menton sur le rebord de l’évier, observer son père se raser. Mouiller la peau de ses joues pour que le poil se soumette au rasage, obtenir une crème parfaite qui sentait la rose. Saisir la lame du rasoir et le cri sourd du poil étêté.
Le petit homme guettait avec excitation la goutte de sang perler. Il devinait chez son père, à ce moment précis, La douleur crée par la lame, la déception d’une bavure. L’imperfection paternelle le rassure. Il aimait également la vision du sang. Aujourd’hui le geste est devenu noble, atavique. Chaque blessure est une pensée pour celui qu’il a mal aimé.
Il nettoie avec précision l’animal qu’il dépose sur son socle platine. Il fredonne "par hasard et pas rasé". Un étui au velours rouge, protège un Nicolo Stradivarius violoncelle en érable. Il vérifie son archet, ferme l’étui et la porte de l’appartement.

2

 

Dans la lueur d’une nuit, sous le porche de l’église Saint Merri, dans l’été j’attends l’orage. Un éclat sombre et pâle perce les nuages. La nuée atteint les étoiles, extinction.
Dans une lumière éparse des blocs de brume sur l’horizon, caressent les trottoirs de la rue du renard.
Le nuage puissant et noir avance vaste et farouche, haute muraille bordée d’écume. L’odeur de la pluie émane du bitume. Des décharges électriques éclairent les visages tournés vers l’ondoiement céleste tant espéré.
Glisser les bras sous l’eau diluvienne, danser sous cette musique aérienne.
Une goutte d’eau quitte la troposphère et soulage mon front, sa fraîcheur singulière.
L’église couverte de feuillages, d’animaux. Une pierre sculptée pointe son sexe érectile vers le ciel in-étoilé.
J’entre dans l’édifice Sans être baptisée.

3

 

Dans l’église Saint Merri un pupitre attend sa partition, un violoncelle espère les doigts.
L’homme aime, sentir les cordes maintenant indolores sous ses digitales empreintes, entourer de ses jambes l’instrument aux courbes féminines. Il entre en scène.
Il enveloppe l’instrument de la passion, je suis prise de jalousie. Il lèche son index, je deviens phalange. Il effleure la page, je deviens partition.
Sa joue effleure la mélodique maîtresse et dans la voûte s’élève son archet.
La mèche de crin s’élance, galopante elle frôle les cordes émues. Le premier son qui me parvient de cet homme, est une note grave semblant naître de la crypte.
Le menton se relève comme défiant l’instrument, et ses bras ouverts deviennent deux ailes.
Elles battent au rythme des sons expérimentaux cognant les vitraux illuminés.
Les notes en apesanteur se sauvent devenues feux follets. Elles entrent dans l’orgue et ses deux anges se soulèvent caressant la voix de roseaux et d’épis.
Le pouce se déplace puis en extension les doigts s’arrêtent, guettent la vibration.
Chasseurs de justesse, oiseaux de proie, ils plongent de nouveau dans les plaines aux rivières frémissantes, dans les vergers sonores aux fruits oscillants et sa peau amplifie ses virtuoses découvertes que frissonnante j’absorbe.

Les notes emplissent ma gorge de goûts diverses.
Du miel d’abord puis des épices.
Elles longent l’arrête de mon nez
et s’expulsent en poussières pailletées.
Le long de mes jambes les do se hissent
se frayant un chemin à l’aide de cordés.
Les sols ruissellent jusqu’a l’hypophyse,
ils éclatent en milliers de particules,
elles deviennent huileuses
elles se logent dans le creux des clavicules.
Les fa pénètrent ma bouche
dans ma gorge déglutissant
jusqu’au cœur propulsant
dans mes artères farouches
des mesures enflammées.
Les la coulent dans le bas du dos
où ils tatouent ma peau
de constellations mélodieuses.
Dans mon oreille un triton
et je deviens salamandre.
au milieu des végétaux, m’allonger
aux oreilles des martyrs murmurer.
Dans les feuillages sous les fenêtres
j’aimerais bibliquement le connaître.
Le violoncelle cadence, échappe à ses doigts,
Ses yeux sont des calices dans lesquels je bois
de son iris naît une étrange tubéreuse.
Ses feuilles se dressent
s’agrippent aux baies, aux arcades
aux lierres, aux vignes sinueuses.
La verdure s’accroche aux colonnes,
elle grimpe le long des piliers,
aux ogives elle s’élève, harponnée.
Elles poussent jusqu’aux gargouilles
leurs gueules ouvertes versent
des torrents de pluie.
Elles atteignent le clocher
des grappes de fleurs blanches éclatent,
leurs pistils épanouis et dorés
dispersent leurs essences absolues.
J’observe l’Enfant Jésus
sur les genoux d’une vierge bleue,
indiquer de sa main potelée,
son doigt céleste pointé
cet homme devenu l’objet.
Le violoncelle me défit.
Ses cordes possessives
se séparent du chevalet.
elles continuent de vibrer.
Leurs pointes métalliques vives,
reniflent ma bouche,
s’enroulent autour de mon cou,
glissent dans mes cheveux.
Ils ondulent, électrisés.
Ils me fredonnent l’Enéide.
Ils me voient Didon amante d’Enée,
devenue sorcière, lui son bûcher.

Le dernier mouvement de sa symphonie ébranle les fragments graves d’une extrême portée. Le violoncelle mélancolique appuie ses derniers mots. Sa suprême agonie exaspère mon impatience. L’espéré épilogue transperce l’insoumise.
L’homme caresse le visage de ces broderies dissonantes. Les notes me parlent dans la langue des oiseaux. Le sort se volatilise laissant quelques vapeurs incandescentes. L’ultime nuance se dépose dans mes mains ouvertes où elle se convertie en deux perles iridescentes.
Il disparaît.

Vidéos


Réalisation/Image : Stéphane Elmadjian
Montage : Julien Chastang
fév. 2016

 


Réalisation/Image : Lyson Leclercq
Montage : Stéphane Elmadjian
Production : Explore Studio
oct. 2015

 


Réalisation/Image : Lyson Leclecq
Production : Explore Studio
Lieu : Poïesis des Arts, Éric Bobinsky, Time Phonrath
Montage : Stéphane Elmadjian
fév. 2016

L´Equipe

Lyson Leclercq
Lyson Leclercq

Textes, voix, conception

Cyrille Choupas
Cyrille Choupas

Arrangements

Gaspar Claus
Gaspar Claus

Violoncelle, composition

René Arnault
René Arnault

Arrangements, production

Emrah Kaptan
Emrah Kaptan

Contrebasse

Lyson Leclercq
Lyson Leclercq

Textes, voix, conception

Cyrille Choupas
Cyrille Choupas

Arrangements

Gaspar Claus
Gaspar Claus

Violoncelle, composition

René Arnault
René Arnault

Arrangements, production

Emrah Kaptan
Emrah Kaptan

Contrebasse